LES DESSINS DE NICOLAS RENARD, peintre des campagnes
militaires du Premier Empire, tel Meissonnier
et Abel Gance, racontent l’épopée napoléonienne vécue au cœur
de la mêlée du champ de bataille et l’ordinaire héroïque des soldats
de la Grande Armée. C’est une plongée dans le bruit et la fureur de
l’Histoire.
Avec sa pipe de hussard et sa barbe blanchie de grognard, Nicolas Renard semble appartenir à l’ère napoléonienne. En est-il jamais revenu ? L’artiste, qui dessine des scènes de batailles ou de bivouacs pour sa seule jubilation, a été nourri, dans son enfance studieuse, de la passion pour les chevaux et de la lecture des mémoires de son aïeul : Jean-Baptiste Auguste Barrès, capitaine des chasseurs à cheval de la Garde Impériale, enterré à Charmes, en Lorraine. Ces “Souvenirs d’un officier de la Grande Armée” avaient été publiés en 1923 par son petit-fils, l’écrivain Maurice Barrès, l’auteur des “Déracinés” qui, longtemps, vécut rue Caroline, près de la mairie du 17e… Il n’y a pas de hasard, dit-on, mais seulement des concordances aléatoires : Nicolas Renard est un arrière-petit-fils de Maurice Barrès. Il recèle les vertus, la clarté et le sens du détail signifiant, que son aïeul décelait dans les mémoires du capitaine Barrès : « Mon grand-père raconte avec une parfaite clarté ce qu’il a vu, et parfois des choses charmantes. (…) J’aime sa gaieté quand, jeune soldat de vingt ans, au soir de la bataille d’Iéna, le hasard loge son escouade dans un pensionnat de demoiselles : « Les oiseaux s’étaient envolés, en laissant leurs plumes : les pianos, les guitares, une partie de leurs hardes, de charmants dessins, des gravures et des livres… » Ce que Maurice Barrès disait de son grand-père vaut aujourd’hui pour le dessinateur et peintre Nicolas Renard : « Il n’a pas que la sensibilité de l’imagination, mais la plus profonde, la plus noble, celle du cœur ».

Charge des cuirassiers de Kellerman
HÉROÏSME DES
SANS-VOIX
Après avoir exercé divers métiers,
dont celui d’illustrateur, de concepteur de soldats de plomb et de pianiste de
jazz, Nicolas Renard, pétri de connaissances napoléoniennes et des récits
du capitaine Coignet ou du sergent Bourgogne, s’est jeté à corps
perdu, grâce à la rencontre de son ami François Morel, dans la réalisation
de son grand-œuvre : revisiter le stoïcisme des héros ordinaires, méconnus,
des campagnes de la Grande Armée. Autrement dit, l’héroïsme au jour le jour
des sans-voix, des centaines de milliers d’hommes convaincus de porter les idées
de la Révolution dans l’Europe entière. « La fibre populaire répond à la
mienne ; je suis sorti des rangs du peuple, ma voix agit sur lui », assurait
celui que Germaine de Staël appelait “Robespierre à cheval”. «
J’ennoblis tous les Français », répondait Napoléon à ses ennemis.
L’empereur est rarement présent dans les dessins de Nicolas Renard et de ses
tableaux. On voit peu les maréchaux et les généraux, alors qu’il possède
une érudition encyclopédique des batailles. Il peint la furie des combats où
la souffrance est partagée par les chevaux et les hommes dans le fracas des
armes, de la canonnade. Les chevaux hennissant, le ciel, le vent, la pluie,
l’aurore gelée et les canons disloqués bousculent les hommes dont les
visages semblent voilés par l’imminence de la mort.
Il fouaille le chaos des chevaux et des hommes gisant. Bien plus que Meissonnier
ou Alphonse de Neuville – autres peintres épiques de la plaine
Monceau -, Nicolas Renard est sans
doute le premier artiste à nous faire comprendre, dans ses scènes, le rôle
central du cheval dans la puissance de l’empire. Son trait,
précis et jaillissant sans naturalisme, restitue l’élan de cette
cavalerie qu’il a admirée, en qualité de maître de manège formé à
l’art des maréchaux-ferrant. Il donne à respirer la poudre, l’âcre humeur
de la bataille et l’odeur fauve de la
peur avec le lyrisme maîtrisé de Victor Hugo,
dans “Les Misérables” : « On les apercevait à travers une
vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres,
bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare,
tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme des écailles
sur l’hydre. » “Tumulte discipliné” résume tout l’art de Nicolas
Renard, peintre d’histoire, comme l’était Édouard Detaille pour la guerre
de 1870.
L’exposition de la mairie du 17e arrondissement est la plus importante de Nicolas Renard qui a déjà exposé rue des Batignolles, au café des Petits Frères, à Saint-Étienne, à Brienne le-Château, à Boulogne-Billancourt, à la Bibliothèque Paul Marmottan et à Ajaccio. Plus de cent tableaux et dessins sont présentés à la mairie. Figure aussi l’œuvre inédite de Nicolas Renard consacrée à la défense de la Barrière de Clichy, le 30 mars 1814, jour où le vieux maréchal Moncey résista, avec la garde nationale constituée d’adolescents, d’invalides et de civils, aux assauts des Prussiens, dix fois plus nombreux. Le cabaret du père Lathuile, route de Clichy, servit d’infirmerie et d’état-major des défenseurs. Parmi eux, le peintre et lithographe Nicolas Toussaint Charlet et Horace Vernet qui réalisa, en 1820, l’un de ses tableaux majeurs sur ce thème. 3500 défenseurs de Paris perdirent la vie dans cette bataille où les pertes des coalisés s’élevèrent à 18 000 hommes ! « Quand Marmont ouvrit la ville aux alliés, aucun coalisé n’avait mis les pieds dans Paris, souligne Nicolas Renard. J’ai voulu raconter cet épisode fondateur de nos quartiers. Comme “Les dernières cartouches” d’Alphonse de Neuville, grand peintre du 17e, cette barrière de Clichy est le symbole de l’esprit de résistance… Alexandre Dumas fit jouer une pièce, en 1851, sur cet épisode héroïque. » « Grâce à Nicolas Renard, explique Bertrand Lavaud, adjoint chargé de la Culture, le 17e arrondissement renoue avec la grande peinture historique née au XIXe siècle, autour de Meissonnier, d’Alfred Roll, d’Alphonse de Neuville et d’Édouard Detaille. Ce qu’apporte le regard de Nicolas Renard, c’est une intense compassion pour les acteurs valeureux des campagnes napoléoniennes. Une humanité qui associe les hommes et les chevaux précipités vers le même abîme. Cette miséricorde est le trait d’un grand artiste.
Lucien Maillard